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On va faire une petite expérience, d’accord? Levez-vous, allez chercher un grand verre et remplissez-le de lait. (De toute façon, le lait c’est bon et ça ne peut pas faire de mal à votre dentition.) Si vous n’êtes pas chez vous, eh bien, utilisez votre imagination. Ensuite, contemplez le liquide blanc sous vos yeux. Essayez d’imaginer qu’on vous plonge la tête dans ce lait, mais que vous ne pouvez fermer les yeux. Vous voyez tout blanc, d’un blanc lumineux, pur. Vous fermez les yeux et tout est encore blanc.
Vous êtes aveugle. Vous ne voyez rien, vous voyez blanc.

C’est ce qui arrive subitement èa un homme bien ordinaire qui attendait que le feu de circulation tourne au vert, un matin, dans sa voiture. (Bon, certains diront que ce n’était que sa juste punition pour avoir utilisé son auto sans faire de covoiturage…) C’est de cette façon que commence L’Aveuglement, un roman de José Saramago. On découvre que cette cécité, le  »mal blanc », est contagieux, il se répand rapidement dans la population, transmi par le  »regard » des aveugles. Réaction classique des dirigeants? On isole les aveugles dans un asile désafecté, puis dans plusieurs, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule personne possédant encore la vue. Sauf une. Une femme d’ophtalmologue, qui va guider un petit groupe jusqu’à la fin de cette crise.

Dit comme ça, ça paraît presque sympathique. Le blanc c’est bien, c’est propre, lumineux. C’est toujours mieux que noir, non?
En fait, il s’agit du récit de la déchéance humaine, de sa chute vers les bassesses les plus effrayantes. C’est l’omniprésence de la violence, mais aussi celle des déchets, de la merde (oui, carrément!) et des morts qui s’entassent un peu partout. C’est dégoûtant, horrible et pourtant… c’est réaliste. Ça n’étonne pas, mais ça décourage.

Mais.

Mais c’est aussi le récit du meilleur de l’Homme, de son sens incroyable de la survie et de l’entraide, parfois. Une petite lumière, faible et hésitante, mais tout de même une lumière au bout du tunnel.

Surtout, c’est bon. C’est vraiment très très bon.
Et puisque c’est le premier bouquin que je vous recommande ici, lisez-le!

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J’ai récemment plongé mes prunelles dans la première partie du premier tome des sept qui composent le classique À la recherche du temps perdu du moustachu Marcel Proust.

Bon.

Il me semble fulguramment urgent de changer l’opinion que la planiète [sic] en entier semble avoir sur Marcel. Je m’attelle donc à cette tâche ardue et me donne le défi de vous donner l’envie pressante de (1) cesser de considérer Proust comme un auteur de snobinards et (2) enfiler votre costume de bain pour vous baigner dans ses phrases alambiquées.

**

Partie unu* : l’expérience personnelle.

Comme je l’ai avoué sans pudeur précédemment, mon parcours U.-sitaire dément (30 livres par session, pas moins**!) m’a forcé à lire Marcel à la va-vite entre un Kafka et un Breton (le Surréalisme pour les nuls). J’ai du rapidement parcourir les deux cent pages (193 pour être précise dans l’approximation) de la partie unua* de Du côté de chez Swann intitulée, pour des raisons évidentes du lecteur, Combray.

Résumé : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire :  » Je m’endors.  » » commence-il. Au réveil, le lendemain, déboussolé, Marcel se demande où il est. Suis-je dans ma chambre, dans la maison de Combray où nous allions passer nos vacances lorsque j’étais jeune? Ah, cette maison où vivait ma tante, où nous faisions des promenades et où absolument rien ne se produisait! [bla bla pendant 200 pages]. Mais non, alors que je me suis remémoré tous ces souvenirs qui, écrits, durent plusieurs arbres, quelques instants se sont passés dans la vie réelle et, reprenant mes esprits, je réalise plutôt que je suis dans ma chambre et non pas à Combray. Fin.

Juste pour l’ellipse qui se produit dans le récit, et le grand éclat de rire qui nous prend lorsque, à la page 193, on lit : « Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour de moi dans l’obscurité », réalisant que toute cette histoire ne se produisait en fait qu’en un moment, une minute tout au plus, celle du réveil où l’on ne sait plus son prénom, Combray mérite d’être lu.

Pour ma part, j’ai eu un pétillement et un immense sourire satisfait en découvrant la courbe, le retour au point exact du départ, la maîtrise immense du récit. Impressionnant.
Mais ce n’est pas tout! Passons à là :

**

Partie du* : le style de Marcel.

Marcel est fort connu des gens qui se/le considèrent comme snob comme étant l’auteur qui écrit des phrases à n’en plus finir.

Soit.

Je ne nie pas.

C’est même plus que vrai.

Citation : « Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant – à l’heure où s’éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui – je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. »

Respirons. Pfff-m pfff-m.

Bon.

On relit la phrase maintenant : « Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant – à l’heure où s’éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui – je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. »

On respire encore. Et on acquiesce. Cette phrase est magnifique. Construite impeccablement. Commence quelque part, se perd et finit par arriver ailleurs sans jamais que le lecteur n’ait besoin de la relire pour comprendre le chemin parcouru ni, et cette caractéristique me semble absolument essentielle, se souvenir du point de départ. On ne perd pas le fil avec Proust (euh, Marcel). On se laisse glisser, zouup, sur ses constructions longues et langoureuses pour arriver, finalement, au point. Les cent quatre-vingt-treize pages que j’ai admirées ne sont que pleine de ce genre de perles, alignées l’une après l’autre.

Je m’emporte. Continuons :

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Partie tri* : le snobisme.

De façon plutôt malheureuse, Marcel est vu comme un auteur snob.

Bah ouais. C’est même plutôt normal.

Prenons la littérature. D’un côté, les « classiques », briques poussiéreuses portant des titres comme « Les confessions » ou « Les essais*** ». De l’autre, les best-sellers, livres hyper-vendus (vendus! de la littérature, vendue!) et connus de tous, comme le « Da Vinci Code » et « Harry Potter and the Goblet of Fire**** »

Les premiers semblent faire peur, pour une raison qui m’échappe, mais que nous pouvons deviner à travers les seconds. Les best-sellers sont en effet faciles d’accès. À l’intrigue peu complexe (je dois sauver la planète!), aux personnages souvent peu caractérisés (voir Bernard Werber), aux rebondissements plutôt probables (John, je vous aime!), ces livres ne demandent aucun effort intellectuel (ou si peu) et sont l’équivalent d’un James Bond à la télé, mais avec le côté « cerveau » donné par le fait que ce sont des livres. Les premiers, par comparaison, semblent des monstres de réflexion (pour ceux qui n’ont jamais lu La farce de maistre Pathelin, for sure) et, par le fait même, font peur.

Perso, ce sont les Harlequins (Anna, vous avez besoin de moi, faible femme que vous êtes, pour vous protéger dans ce monde terrifiant) et cie. qui me font peur, pour la conception du monde et de la femme qu’ils véhiculent. Mais je suis une intello finie, tout le monde sait ça.

Marcel, dans cette optique, est donc le modèle précis d’un auteur de snob (snob étant ici le synonyme d’intellectuel). L’intrigue de son bouquin est plutôt inexistante (j’ai mentionné que l’histoire est d’une platitude incroyable?) et ses phrases durent dix pages. Pas le genre de truc qu’on lit dans le bain pour se changer les idées, hum. Quoique.

Vous faites donc face à un dilemme :
Unu : Vous vous laissez influencer par l’opinion négative que le titre Du côté de chez Swann et, important, vous manquez le bonheur (j’insiste) cachée sous la couverture rébarbative du livre en refusant d’être vus en sa compagnie.
Du : fuck la société, rébellion, anarchie, je brûle ma brassière et je lis du Proust dans le métro, hell yeah!

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Partie kvar* : conclusion.

L’intrigue du Combray dont j’ai eu l’infime honneur de lire les rebondissements (ahah, rebondissements) n’existe pas. Et c’est dans cette absence, versus l’incapacité dans laquelle j’étais de cesser de lire, que repose tout le talent de Marcel-le-moustachu. C’est bon, putain, c’est excellent, c’est comme du fromage chaud sur une pomme avec du miel, mais en 200 pages (et plus, tellement plus). C’est à se rouler par terre. C’est à écrire quatre pages de texte à 3h du matin le dimanche soir seulement pour déclarer sa flamme au monde entier. C’est à en parler à des inconnus dans la rue. C’est à être incapable de se maîtriser lorsqu’on entend le nom chéri de l’auteur.

Mais, quand même, faites-vous pas trop d’attentes. Je voudrais pas avoir votre mort sur la conscience parce que je vous aurais déçus. Choisissez la vie et le condom c’est out!

(Le texte au complet sans pub disponible gratoss grâce à Wiki)

Ah! Malgré ce qu’on pourrait croire, Marcel s’apparente fort peu à Balzac. La seule ressemblance que j’y voit, en fait, c’est qu’ils utilisent tous les deux la lettre « e » (et les autres lettres de l’alphabet. Et même, parfois, le mot « table »).

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Sheiße! C’est quand même long comme épidictique, ne?

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* C’est de l’esperanto, public curieux!
** Bon, je me plains pas, je connais des gens pour qui c’est pire…
*** Respectivement Rousseau et (soupir) Montaigne.
**** Du merveilleux Daniel Brun et sa copine milliardaire J. K. Rowling.

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[Publié originalement sur mon blog personnel et recopié ici sans modification. Le style peut donc différer un peu de ce que vous pouvez voir habituellement sur la bouquinerie.]